 Finances Personnelles
Les paradis
fiscaux peuvent-ils disparaître?
[ 01/04/09
- 10H45 ]
Thème
phare de la réunion des chefs d'Etat du G20 à
Londres, la lutte contre l'évasion fiscale va-t-elle
subir un simple lifting ou connaître un profond
bouleversement ? Pour l'heure, il n'est pas
question d'une suppression totale du secret
bancaire mais d'établir davantage de
transparence.
C'est
devenu, en l'espace de quelques jours, l'une des
attractions du G20, qui débute aujourd'hui à
Londres. Et l'un des sujets qui divisent les
Européens. Les paradis fiscaux seront l'un des
morceaux de choix de la réunion des chefs d'Etat,
l'un des symboles, surtout, de la refonte du
capitalisme que ceux-ci appellent de leurs voeux.
Depuis plusieurs semaines, la pression est
montée de toutes parts sur ces zones de dumping
fiscal dont l'absence de transparence,
matérialisé par le refus de livrer des
informations fiscales à leurs voisins, a permis
d'attirer toujours plus de capitaux fuyant les
fiscs nationaux.
Lire
notre ch@t spécial "Paradis fiscaux" :
Quel avenir
pour les paradis fiscaux? Renaud Van Ruymbeke, 1er
juge d'instruction à Paris a répondu à vos
questions, le vendredi 3 avril sur les echos.fr.
Plusieurs
chefs d'Etat, dont Nicolas Sarkozy et Angela
Merkel, ont monté le ton, menaçant par exemple
de contraindre les banques implantées dans les
paradis fiscaux à accroître leurs provisions.
Surtout, la crainte d'être ostracisés par l'ensemble
de la communauté mondiale, qui menace de les
inscrire sur la liste noire de l'OCDE, a poussé
un certain nombre de pays à s'amender.
Tour à
tour, la Suisse, le Liechtenstein, le Luxembourg,
Andorre ou encore Monaco ont indiqué leur
volonté d'assouplir le sacro-saint secret
bancaire, principale arme aux mains des paradis
fiscaux. Tous proposent peu ou prou le même type
de mesures : supprimer ledit secret en cas d'enquête
fiscale et multiplier les conventions
bilatérales avec d'autres pays, afin d'établir
davantage de transparence. Timides réformes ou
vrai tournant ? Pour l'heure, nous sommes
loin d'une suppression totale du secret bancaire.
Toutes les mesures avancées reviennent à
rentrer dans les critères de l'OCDE, qui
préconise l'échange d'informations bancaires
entre pays en cas de demande d'une autorité
compétente. Une chose est sûre : " Le
nouveau système financier international ne peut
pas se reconstruire, en conservant de telles
poches d'opacité à travers le monde ",
assure-t-on à l'OCDE.
Quelques
notions
Paradis fiscal :
pays ou territoire caractérisé par la quasi-absence
de fiscalité directe, la faiblesse des
activités économiques locales, l'opacité des
règles fiscales applicables et appliquées et l'absence
de transmission d'informations aux
administrations fiscales des autres pays, selon l'OCDE.
Echange d'informations : entre deux
États, il peut se situer à trois niveaux.
Automatiquement, lors de l'ouverture de comptes
bancaires par des non-résidents, sur demande
lors d'investigations administratives suscitées
par des soupçons d'évasion ou de fraude fiscale,
ou lors de commissions rogatoires judiciaires.
Commission rogatoire : acte écrit
par lequel un juge ou un procureur demande à un
homologue étranger d'exécuter une mesure (audition
d'un témoin, remise de documents, blocage d'un
compte...) pour les besoins de sa propre
procédure.
L'enjeu
Hors
blanchiment d'argent sale, les pertes fiscales
dues à l'évasion de capitaux dans les paradis
fiscaux sont évaluées par la Banque mondiale
entre 500 et 800 milliards de dollars. Pour
la France seule, l'évaporation serait de l'ordre
de 15 à 20 milliards d'euros par anEtats-Unis,
le manque à gagner est évalué à 100 milliards
de dollars. " Cela correspond à l'équivalent
du programme pour la . Aux santé de l'administration
Obama ", calcule Daniel Lebègue,
président de Transparency International France. " Actuellement,
il existe une opportunité historique de traiter
ce fléau. " Reste que, aujourd'hui,
la moitié des fonds placés à l'étranger
transite par des places offshore.
Les
accusés
Belgique,
Autriche, Luxembourg, Suisse. Ces dernières
semaines l'attention - et les critiques -
se sont concentrées sur une poignée de pays,
accusés de cumuler une fiscalité très
avantageuse et une commune réticence à fournir
des informations à d'autres administrations
fiscales. C'est oublier que, dans la nomenclature
habituelle, les paradis fiscaux sont beaucoup
plus nombreux que cela. " A Londres,
les grandes puissances demanderont à l'OCDE d'évaluer
le degré de coopération de 84 pays et
territoires "accueillants" ",
explique Daniel Lebègue. " Une fois
cette nouvelle liste noire établie en avril, des
sanctions, comme la non-reconnaissance des
opérations financières effectuées là-bas,
pourront être prises à l'égard des
récalcitrants. " Reste à s'entendre
sur une liste exhaustive. Un vrai problème alors
que tous les pourfendeurs actuels des paradis
fiscaux ne sont pas totalement irréprochables. " Plus
ou moins complice des agissements des îles anglo-normandes,
comme Jersey ou Guernesey, la position de la
Grande-Bretagne peut sembler équivoque ",
estime Jérôme Turquey, expert en éthique et
risque de réputation. " Sur le
continent américain, l'Etat du Delaware, où les
sociétés ne règlent qu'une taxe fixe
dérisoire, continue d'abriter de nombreux
sièges sociaux. " Avant l'administration
Obama, les Etats-Unis ont plutôt toléré les
pratiques des centres financiers des Caraïbes,
notamment des îles Caïman, des Bahamas et des
Bermudes. Des multinationales d'origine
américaine y localisent fictivement une partie
de leurs profits, sans exercer d'activité. De
leur côté, nos voisins du grand-duché de
Luxembourg ne se privent pas de rappeler que la
France compte deux des trois territoires figurant
sur la liste noire de l'OCDE : Monaco et
Andorre. A côté de monseigneur Joan Enric Vives,
Evêque d'Urgell, figure comme co-prince de cette
dernière principauté le président Sarkozy.
Le
verrou du secret bancaire
Dans l'Union
européenne, la règle de l'échange automatique
d'informations ou de renseignements bancaires
prévaut entre les Etats membres. Sauf au
Luxembourg, en Autriche et en Belgique. " Le
secret bancaire figure dans une loi au grand-duché,
alors qu'il est inscrit dans la Constitution en
Autriche ", remarque Lucien
Thiel, l'ancien président de l'Association des
banques à Luxembourg, qui siège maintenant au
Parlement de son pays. En contrepartie de cette
discrétion, ces trois pays d'Europe appliquent
une retenue à la source de 20 %, qui
passera à 35 % en 2011. Aujourd'hui, le
secret bancaire est considéré comme le plus
gros obstacle à lever pour améliorer la
transparence fiscale. " Avec le
grand-duché, il existe une difficulté en
matière de coopération, pour l'échange d'informations
sur la base de soupçons d'évasion ou de fraude
fiscale ", regrette Didier Migaud,
président de la commission des Finances à l'Assemblée
nationale. Réponse des Luxembourgeois : " Même
l'échange automatique d'informations ne
fonctionne pas bien entre les pays membres. "
Le Royaume-Uni, la Suède, le Danemark, Malte et
surtout Chypre se feraient tirer l'oreille en
matière de transparence et de coopération. En
Suisse, l'obligation de secret du banquier est
consacrée par la loi fédérale sur les banques.
Elle vient de subir un sérieux coup de canif
sous la menace du fisc américain, l'IRS (Internal
Revenue Service), de retirer à UBS son agrément
aux Etats-Unis si elle ne lui fournissait pas la
liste de 300 clients soupçonnés de fraude.
La banque a fini par obtempérer. Une autre
demande portant cette fois sur 52.000 ressortissants
américains pourrait lui parvenir. Le tournant
est de taille. Car, généralement, pour accéder
à des informations bancaires dans ces
forteresses financières, les juges rencontrent
de sérieux obstacles. " Au
Luxembourg ou en Suisse, toute banque doit
identifier le vrai bénéficiaire d'un compte
bancaire ouvert au nom d'une société offshore
parfaitement opaque. Mais la banque le conserve
dans le plus grand secret au fond de ses tiroirs ",
remarque le juge Renaud Van Ruymbeke. " En
Asie, en particulier à Singapour, l'hypocrisie
atteint son comble. Sollicitées lors d'enquêtes
pénales, les autorités locales se disent
prêtes à coopérer, confie un autre juge d'instruction.
Mais, en l'absence de convention judiciaire
entre Singapour et la France, il leur faut au
préalable l'accord du détenteur du compte en
banque, pour lever le secret bancaire ! "
Les
failles de la loi
Dans l'arsenal
législatif actuel, il existe un moyen de
contourner le secret bancaire. Ce sont, par
exemple, les conventions fiscales signées entre
deux pays. " En contrepartie de la
levée du secret bancaire au Qatar, les
ressortissants de cet émirat voient leurs plus-values
immobilières exonérées pour leurs biens
détenus en France ", souligne Jean
Arthuis, président de la commission des Finances
au Sénat. Au niveau européen, la directive
épargne oblige les Etats membres à échanger
des informations sur les paiements d'intérêts
lors de placements réalisés par des non-résidents.
Mais elle se limite aux obligations détenues par
les seules personnes physiques dans les pays de l'Union
européenne. Imaginons des coupons obligataires
perçus en Espagne ou au Portugal par un
contribuable résidant en France. Ils passeront
sous les fourches Caudines du fisc français.
Afin d'échapper à cette imposition, des
investisseurs privés se cachent derrière des
structures (fondations, trusts...), qui assurent
l'anonymat du bénéficiaire final. " Pour
éviter cette déperdition de recettes fiscales,
le projet de réforme de cette directive adoptée
en février dernier englobe les personnes morales
comme les fondations et même les contrats du
type trusts ", souligne François
Terray, ancien avocat international. Cette
réforme élargit également le champ de la
directive aux actions et à l'assurance-vie. Et,
surtout, elle vise à mettre fin aux régimes
dérogatoires de trois pays membres de l'Union
européenne : le Luxembourg, la Belgique et
l'Autriche. Et, par extension, de la Suisse.
Taxation automatique des produits de placement
rime donc avec communication immédiate au fisc
des comptes bancaires ouverts par ses
ressortissants dans un autre pays européen.
L'hypocrisie
domine
Même si l'Union
européenne s'apprête à faire le ménage fiscal
en son sein, il sera difficile d'éviter un
transfert rapide et massif de capitaux vers des
cieux exotiques, plus discrets. Les Bahamas, Hong
Kong et Singapour pourraient récolter une partie
de cette manne. Et, sur le Vieux Continent, l'arme
du chômage de la place financière de Luxembourg
est régulièrement brandie par des politiques du
grand-duché et même de Moselle. Certes, l'élection
d'Obama suscite un vrai espoir en matière de
lutte contre les paradis fiscaux. Reste à savoir
s'il existe une véritable volonté politique au
plan international pour mener ce combat de longue
haleine. Pas de doute, la réunion du G20 à
Londres constituera un bon test. " Des
petits Etats sans puissance économique et
militaire parviennent à imposer leurs lois et
leur manque de transparence à de grands Etats,
qui y trouvent probablement un intérêt,
analyse Renaud Van Ruymbeke, juge d'instruction.
Jusqu'à maintenant, les grandes puissances ont
plutôt fait preuve d'hypocrisie, en se limitant
à de simples déclarations d'intention pour
régler ce problème mondial, qui nécessite une
régulation internationale. " Son
de cloche similaire, au-delà des Alpes. " Ces
offensives lancées formellement pour supprimer
les trous noirs fiscaux dans le monde ne
constituent pas une nouveauté. Cette guerre
actuelle s'apparente plutôt à une manoeuvre de
diversion, pour faire oublier le vrai problème
de la crise financière, craint Bernard
Bertossa, ancien procureur général de Genève. Et
même si le G20 s'empare du sujet, je doute que
la Grande-Bretagne, par exemple, ait réellement
la volonté de collaborer à la lutte contre l'évasion
fiscale (1). " De l'autre
côté de la Manche, le brouillard en effet reste
dense. " Au Royaume-Uni, pays
supposé coopératif, la City de Londres, premier
centre financier européen, demeure imperméable
à la communication des données bancaires ",
confie un expert.
Dans ce jeu
de donnant-donnant, la partie s'annonce donc
très serrée. " Les paradis fiscaux
ne disparaîtront pas par un coup de baguette
magique. Et même s'ils coopèrent plus entre eux,
les pays pourront parfaitement conserver des
fiscalités différentes ", conclut
Daniel Lebègue. Il n'est pas question d'harmoniser
les impôts, mais seulement de faire preuve de
transparence.
MARTINE
DENOUNE
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